| Les Dictionnaires des Intraduisibles |
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Les Dictionnaires des intraduisibles sont les transpositions en différentes langues du premier Vocabulaire européen des philosophies, Dictionnaire des intraduisibles, rédigé en français. Chacun d'eux reprend et adapte à une langue, à une histoire, à une culture, le geste du premier Vocabulaire, qui s'inscrit dans le sillage comparatif du Vocabulaire des institutions indo-européennes d’Emile Benveniste (Paris, Minuit, 1969). On n’y part pas des concepts, mais des mots, et il oblige à prendre conscience que nous philosophons en langues. L’enjeu comparatif se trouve redoublé avec la traduction, ou plutôt les traductions, du Vocabulaire.
Le choix du ou des mots qui serviront dans une langue donnée d’équivalents pour les entrées génériques constitue un second problème philosophique, emblématique de cette non-superposabilité des langues et des réseaux qui fait l’objet même du Vocabulaire. Ce choix des lemmes est à son tour un simple miroir grossissant des difficultés et des dilemmes qu’il faudra résoudre langue par langue, en particulier au moment des citations, dont il n’est pas difficile de prévoir que, comme ce fut le cas pour le français, les traductions existantes feront toucher du doigt l’insuffisance quant aux équivalences habituelles. L’enjeu n’est pas nécessairement identique pour chacune des langues. Chaque traduction en langue va fixer une terminologie. Mais cette terminologie est susceptible d’être aujourd’hui plus ou moins flottante, pour des raisons non seulement culturelles, mais aussi historiques et politiques, interférant avec le sentiment national. Tel est le cas, en particulier, du domaine de la philosophie politique en Ukraine ; c’est également le cas du roumain, dans la mesure où il joue sur plusieurs traditions dominantes et plusieurs espaces culturels. Chaque traduction est ainsi une adaptation et une aventure. Elle élabore ses stratégies, et réfléchit sur les effets qu’elle veut produire. Le monde hispanophone se révèle sans doute le plus proche, à ceci près qu’il recompose le rapport entre philosophie et littérature. Aux Etats-Unis, il ne va pas de soi de donner droit de cité à la différence des langues en philosophie, là où une certaine philosophie analytique anglo-saxonne suppose plutôt des concepts, indépendants des mots pour les dire et nécessairement peu situés dans l’espace et dans le temps . Enfin, pour le monde arabe, l’enjeu est massif puisqu’il consiste à ouvrir l’une à l’autre des langues et des cultures que l’histoire a certes déjà réunies — en témoigne d’ailleurs la présence dans le Vocabulaire de l’arabe comme langue de passage et vecteur de transmission philosophique—, mais qui depuis lors se sont très largement ignorées comme l’atteste le très petit nombre de traductions modernes vers l’arabe jusqu’à aujourd’hui. Chacune des traductions procède à des transformations et ce sont, en un second temps, ces transformations que nous voudrions comparer : prendre au sérieux la différence des langues et des cultures, la mettre en lumière et l’interroger au moyen de ce dispositif de traduction très singulier, qui redouble la question de la traduction, oblige à une réflexion critique sur la pratique, et constitue un outil puissant d’interrogation comparative. Si l’objectif à court et moyen terme est d’aider à concevoir et à réaliser au mieux la traduction du Vocabulaire en chacune des langues considérées, l’objectif est aussi, à plus long terme, de visualiser et de penser le géométral de toutes les réfections et de toutes les adaptations auquelles l’opération de traduction aura contraint. Nous envisageons, pour clore nos travaux, de rassembler les singularités de chacune des versions, leurs ajouts et leurs transformations par rapport à l’ « original » français, et de les publier en français (d’abord et en tout cas, mais anagkê stênai) comme un volume en soi, guide pour nous des détours du « Philosopher en langues ». |



Il ne saurait s’agir en effet d’une traduction mécanique. Le Vocabulaire a pensé les « intraduisibles » au sein d’un espace certes international et plurilingue, mais néanmoins francophone, au sens strict de parlant français, et il les a décrit au moyen du français comme métalangue. Toute traduction dans une autre langue devra donc d’abord faire la part entre les entrées qui sont en français « générique » ou « métalinguistique », et celles qui sont en français « idiomatique ». On peut entendre cette différence en comparant, par exemple, les deux articles « Aimer, amour, amitié » et « Nostalgie ». « Aimer » tient lieu, en français, de tout un pan sémantique analysable différentiellement, depuis le grec eran, agapan, philein, jusqu’à l’anglais to love, to like, et pour lequel il faudra trouver un terme générique correspondant dans la langue d’arrivée —un , ou plusieurs—, qui permette à l’article de déployer l’histoire et la géographie de l’ensemble de ces terminologies. En revanche, « Nostalgie », mot français venu du grec via le suisse alémanique, est idiomatique, il est « en français » comme saudade est en portugais, Sensucht en allemand et dor en roumain. Ce premier travail de discrimination et de tri, qui impose tantôt de garder l’entrée française, tantôt de passer le lemme dans l’autre langue, n’est pas un banal travail éditorial de traduction, mais un travail philosophique lié à la traduction. Il est essentiel de pouvoir comparer les perceptions des diverses équipes, les critères, les justifications, les intérêts et les effets.